
Musée
Mars 1886 : quand Louis Pasteur collectait lui-même les premiers dons pour son Institut
Le musée Pasteur a acquis en juin 2026, auprès de la maison de vente belge Arenberg Auctions, une lettre manuscrite de Louis Pasteur datée du 11 mars 1886, témoignant des premiers jours de la souscription publique lancée pour financer la création de l'Institut Pasteur. Une acquisition qui fait écho, près de 140 ans plus tard, à la nouvelle campagne du Pasteurdon.
Transcription de la lettre :
Paris, ce 11 mars 1886 Monsieur, Vous pouvez m’adresser vos souscriptions à « l’Institut Pasteur ». Je me chargerai de les remettre au Crédit Foncier ou à la Banque de France dont vous aurez reçu quelques jours après. Vous ne sauriez croire combien je suis heureux du dernier alinéa de votre lettre quoique je ne donne aucune attention à ce vil insulteur. Recevez, Monsieur, l’assurance de ma haute considération. L. Pasteur | ||
Une lettre saisie sur le vif
Le 1er mars 1886, Louis Pasteur présente devant l'Académie des sciences les résultats obtenus sur 350 patients et plaide pour la création d'un centre vaccinal permanent[1]. Lors de cette séance, Louis Pasteur prononce ces mots : "On voit, en s'appuyant sur les statistiques les plus rigoureuses, quel nombre élevé de personnes ont été déjà soustraites à la mort. La prophylaxie de la rage après morsure est fondée. Il y a lieu de créer un établissement vaccinal contre la rage." Dès le 8 mars, une commission adopte à l'unanimité le projet d'un « Institut Pasteur » et le principe d'une souscription publique. La lettre acquise par le musée est rédigée trois jours plus tard, au moment précis où la collecte s'amorce.

On y lit notamment : « Vous pouvez m'adresser vos souscriptions à "l'Institut Pasteur". Je me chargerai de les remettre au Crédit Foncier ou à la Banque de France dont vous aurez [un] reçu quelques jours après ». Ces quelques lignes révèlent combien, à ce stade, l'organisation administrative de la collecte n'en est qu'à ses balbutiements : c'est Louis Pasteur lui-même qui reçoit et achemine les premiers dons. La mention du Crédit Foncier et de la Banque de France n'est pas anodine : leurs gouverneurs respectifs, Albert Christophle (1830-1904) et Pierre-Joseph Magnin (1824-1910), siègent au Comité de patronage constitué par l'Académie des sciences, et leurs institutions apporteront des contributions significatives à la souscription[2] : 40 000 francs de la part du Crédit Foncier et 12 000 francs pour la Banque de France[3].
La lettre laisse également transparaître l'état d'esprit de Pasteur face à ses détracteurs. Il y écrit : « Vous ne sauriez croire combien je suis heureux du dernier alinéa de votre lettre quoique je ne donne aucune attention à ce vil insulteur ». Une phrase qui fait écho aux attaques violentes que lui valent alors certains médecins et journalistes, l'accusant de charlatanisme ou de recherche de profit ; des polémiques qui, paradoxalement, n'entameront pas l'élan populaire de la souscription.
Le 12 mars 1886, se tient la première séance du conseil et de l'assemblée de l'Institut Pasteur. La question de l'organisation financière de la collecte est déjà au cœur des échanges. Dès la page 3, on peut lire : « M. Magnin dit que les sommes déjà versées ou à verser pourraient être centralisées au Crédit Foncier qui donnerait quittance et ferait profiter l'Institut des petits intérêts qu'il donne aux sommes déposées dans ses caisses ». La lettre de Pasteur et ce premier procès-verbal se font ainsi écho et nous assistons ainsi aux premiers pas de la collecte.

Retour sur une aventure collective
La souscription qui s'ensuit dépasse toutes les espérances et se transforme en un mouvement d'une ampleur sans précédent. Plus de 100 000 donateurs y contribuent, dont la liste est publiée quotidiennement au Journal officiel. Souverains étrangers, le Tsar de Russie Alexandre III (1845-1894) pour 40 000 roubles, l'Empereur du Brésil Pedro II (1825-1891), le Sultan de Turquie Abdümhamid II (1842-1918), de grands mécènes comme Madame Boucicaut (1816-1913) du Bon Marché avec 250 000 francs, la famille Rothschild pour 56 000 francs, le Parlement français pour 200 000 francs, et des citoyens modestes comme des gendarmes, des facteurs, des écoliers ou le jeune Joseph Meister lui-même, offrant quelques sous : toutes les classes de la société se mobilisent[4].
La culture et les arts se joignent à l'élan : le 11 mai 1886, un grand gala de bienfaisance est organisé au Palais du Trocadéro, avec le concours d'Alexandre Dumas, Charles Gounod et Camille Saint-Saëns.
Au total, près de 2,58 millions de francs or sont réunis, soit l’équivalent d’1 milliards d’euros aujourd’hui ! Grâce à ces fonds, un terrain de 11 000 m² est acquis rue Dutot en mars 1887, les travaux débutent en juin de la même année, et l'Institut Pasteur est officiellement inauguré le 14 novembre 1888 par le président de la République Sadi Carnot (1837-1894). Sous un même toit se trouvent réunis un centre de traitement de la rage, un institut de recherche sur les maladies infectieuses et un centre d'enseignement.
Une acquisition qui enrichit la mémoire de l'Institut
Cette lettre vient enrichir les collections du musée Pasteur, dont les fonds s'étoffent chaque année grâce à une veille active sur le marché des ventes publiques et aux dons de particuliers.
Au-delà de sa valeur historique, cette lettre rappelle que l'Institut Pasteur est né d'un formidable mouvement de générosité, petits et grands donateurs confondus. Un héritage que le Pasteurdon, lancé cette semaine, s'attache à perpétuer en invitant à son tour tous les publics à soutenir la recherche biomédicale d'aujourd'hui.
Si vous êtes intéressé par les actualités du musée, que vous avez des questions ou que vous conservez des objets techniques ou scientifiques témoignant de l'activité passée des laboratoires de l'Institut Pasteur, n'hésitez pas à contacter l'équipe du musée à musee@pasteur.fr et à nous suivre sur les réseaux sociaux (LinkedIn, Instagram).
[1] Op. Cit.
[2] Gabriel Galvez-Behar, Le financement des débuts de l’Institut Pasteur : analyse des souscriptions (188-1891), consulté en ligne
[3] Jean-Luc Chappey, « VII. L’Institut Pasteur, scandales et finances », in Pasteur et les antivax (p. 125-173). Agone, consulté en ligne
[4] Gabriel Galvez-Behar, Le financement des débuts de l’Institut Pasteur : analyse des souscriptions (188-1891), consulté en ligne
